T05 – La Constitution du 3 mai 1791.

Le 6 octobre 1788, Stanisław August Poniatowski, dernier roi de Pologne, convoqua, avec le consentement de la tsarine Catherine II, la session du parlement dite Grande Diète ou Diète de quatre ans – Sejm Wielki ou Sejm Czteroletni. La mission, tardive et donc désespérée, que s’assigna la Diète fut la réforme de la gouvernance du pays et la restauration la souveraineté de l’Etat.

L’œuvre principale de la Diète fut l’adoption, le 3 mai 1791, d’une constitution, en fait d’une Loi de Gouvernement – Ustawa Rządowa z dnia 3 maja – régissant le système juridique de la République Unie de Pologne-Lituanie ( 1 ). La nouvelle constitution fut adoptée par acclamation durant la séance du 3 mai 1791 et sanctionnée à l’unanimité durant la séance du 5 mai.

La constitution comprenait 11 articles et disposait, entre autres :

  • La religion catholique est la religion de l’Etat et quiconque abandonnera son culte catholique pour un autre sera condamné pour apostasie mais la liberté religieuse et de culte est garantie ;
  • L’Union polono-lituanienne devient un État unitaire ;
  • La monarchie devient constitutionnelle (le roi règne mais ne gouverne pas) et héréditaire. L’élection libre du roi est remplacée par une élection au sein d’une famille (dynastie des Wettyn) ;
  • Séparation des pouvoirs : législatif (détenu par un parlement bicaméral), exécutif (aux mains du roi et du conseil de surveillance) et judiciaire (magistrature avec juges élus) ;
  • Limitation du pouvoir de la noblesse : abolition du liberum veto et introduction du vote à la majorité, limitation des immunités légales ;
  • Principe de la souveraineté populaire et droits politiques étendus à la bourgeoisie (y compris le droit à la sécurité personnelle, à la possession de terres, accès à des postes d’officier et dans l’administration de l’État, et même à l’acquisition d’un titre de noblesse);
  • Droits accordés aux citadins des villes royales ;
  • Les paysans sont placés sous la protection de la loi et de l’Etat ce qui permet l’intervention des autorités judiciaires et administratives ;

 En réalité, peu de changements ont été introduits temporairement dans la position des villages et des paysans ; le servage a été préservé et seuls les étrangers ont obtenu la liberté personnelle. La constitution invitait la noblesse et les paysans à conclure des contrats, ce qui a été compris par certains paysans comme l’abolition de la subordination féodale.

  • Constitution d’une armée nationale de 100.000 militaires.

La Constitution du 3 mai devait être la première étape d’un processus de réformes ; elle ne sera d’application que durant quelques mois.

En effet, le parti pro-russe s’opposa à la Constitution et forma la Confédération de Targowica à laquelle le roi lui-même finit par adhérer le 23 juillet 1792, abolissant la Constitution.

Une diète réunie à Grodno consentit au second démembrement du pays (1793) au profit de la Russie et de la Prusse. L’insurrection patriotique de Kosciuszko (1794) fut vaincue, le roi contraint à l’abdication et la Pologne partagée définitivement en 1795 entre la Russie, la Prusse et l’Autriche.

 Actuellement, bon nombre d’historiens polonais portent un jugement partagé sur la Constitution du 3 mai. « C’était un document exceptionnel, visionnaire, la preuve du patriotisme de l’élite polonaise et de sa volonté de réformer l’État. Mais les réformateurs auraient dû attendre un meilleur moment. La Constitution s’est avérée n’être qu’un testament. L’état qu’elle était censée servir, a disparu » – dit le prof. Andrzej Chwałba ( 2 ). Cette analyse moderne pourra faire l’objet d’une autre publication (3 mai 2021 ?), si vous en exprimez le désir.

Et pourtant, cette constitution éphémère occupe une place très importante dans la mémoire historique collective des Polonais. Pourquoi ? Pourquoi est-elle si très importante dans la vie de chaque Polonais ?

La Constitution du 3 mai est très importante pour les Polonais car des changements importants ont été introduits dans l’organisation des plus hautes autorités de la République de Pologne. Ce fut une étape importante sur la voie d’un type d’État moderne.

La Constitution du 3 mai est un élément tellement important de la mémoire collective, sans laquelle aucune communauté ne peut exister, car « la Pologne a retrouvé son indépendance à trois reprises : précisément le 3 mai 1791, le 11 novembre 1918 et le 4 juin 1989 », affirme l’historien prof. Henryk Samsonowicz ( 3 ).

Comme l’a souligné le prof. Janusz Odziemkowski ( 4 ), « la Constitution du 3 mai a mobilisé l’élite polonaise, a montré que nous pouvons prendre notre destin en main, que nous avons une idée pour la gouvernance de l’État et que nous pouvons nous sortir d’une situation très difficile. Tout au long du XIXe siècle, ce fut un vecteur certain, un liant auquel se référaient les chants et la poésie patriotiques ainsi que les soulèvements ». « Il y avait le sentiment que quelque chose de grand et de révolutionnaire se passait. Si seulement les élites polonaises pouvaient en profiter, si la direction de l’État était assurée par des personnes déterminées, dotées de qualités de leadership, notre histoire finirait peut-être mieux ».

« La Constitution du 3 mai reste pour les Polonais un modèle d’action politique et le mythe du sentiment national polonais, mythe qui nous rappelle que nous devons retrouver notre propre État, que nous en valons la peine » souligne la prof. Zofia Zielińska ( 5 ).

Rappelez-vous, durant notre enfance, notre jeunesse, dans toutes les régions de la Belgique, les associations des Polonais libres commémoraient chaque année la Constitution du 3 mai. Ils étaient fiers : la Constitution du 3 mai 1791 a été le premier acte juridique de ce type en Europe – deuxième au monde après la Constitution américaine de 1789 – précédant de 4 mois la Constitution française. Ils éprouvaient sans doute aussi beaucoup de nostalgie pour ce pays qu’ils avaient quitté, libre et qui était à nouveau, avec la complicité d’une minorité de Polonais, sous la coupe d’une puissance étrangère. C’est à ce sentiment double, fierté-nostalgie, qu’a fait un jour référence Lech Wałęsa : « …nous sommes si fiers de la Constitution du 3 mai qui espérait construire un État fort et libre qui apportait un espoir profond de souveraineté, d’indépendance et un espoir profond que nous surmonterions toutes les difficultés, que nous vaincrions nos ennemis éternels, que nous déciderions nous-mêmes dans notre propre pays. Tout cela était inscrit dans la Constitution du 3 mai ».

 Rappelez-vous, durant notre enfance, notre jeunesse, que de fois n’avons-nous pas entonné :

Witaj majowa jutrzenko
Świeć naszej polskiej krainie
Uczcimy ciebie piosenką
Pamięć twoja nie zaginie.

Witaj maj, Trzeci Maj!
U Polaków błogi raj.

02/05/2020 : André Karasiński

( 1 ) : Le texte en français de la Constitution du 3 mai 1791 est disponible sur :
https://mjp.univ-perp.fr/constit/pl1791.htm#1

 ( 2 ) : Andrzej Chwalba (né le 11 décembre 1949 à Częstochowa) – historien et essayiste polonais, professeur de sciences humaines, professeur à l’Université Jagellonne, spécialisé dans l’histoire du XIXe siècle, l’histoire des relations polono-russes, l’histoire de la Pologne moderne et l’histoire de Cracovie.

( 3 ) :  Henryk Bohdan Samsonowicz (né le 23 janvier 1930 à Varsovie – historien polonais, médiéviste et professeur universitaire, professeur de sciences humaines. Dans les années 1980-1982, recteur de l’Université de Varsovie, dans les années 1989-1991,  ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Tadeusz Mazowiecki. Chevalier de l’Ordre de l’Aigle blanc.

( 4 ) :  Janusz Józef Odzieżmkowski (né le 18 septembre 1950 à Łódź) – historien polonais, professeur de sciences humaines, maître de conférences et fonctionnaire. Professeur agrégé à l’Institut des sciences historiques de la faculté des sciences historiques et sociales de l’UKSW, il a également coopéré avec l’Université de la défense nationale, où il a lancé le département études européennes. Il étudie l’histoire universelle et l’histoire de la Pologne des XIXe et XXe siècles, l’histoire politique, la société polonaise du XIXe siècle, ainsi que l’histoire des conflits militaires et armés.

 ( 5 ) : Zofia Zielińska (née le 8 avril 1944 à Lviv) – historienne polonaise, professeure de sciences humaines, professeure universitaire Université de Varsovie. Dans ses travaux scientifiques, elle se spécialise dans les questions de l’histoire polonaise du XVIIIe siècle.

T016
T016 : Portrait du roi Stanisław August Poniatowski peint par Marcelleo Bacciarelli vers 1785.
T017
T017 : Première page d’un exemplaire original appartenant aux archives de la famille Potocki.
T018
T018 : Page de garde de la traduction en langue française éditée à Varsovie en 1791 par l’imprimerie Piotr Dufour.
T019
T019 : Tableau commémoratif (247 × 446 cm) peint par Jan Matejko en 1891.

 

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