0104 – La friterie

Piotr Rozenski se souvient de : la friterie

 Le dimanche à Comblain rimait avec petits moments de plaisir : la messe ( sauf, on l’a bien compris, pour Jean-Pierre, qui s’y dérobait en se réfugiant au « Café des Sports » ), la visite des parents ( pour certains ), le feu de camp ( quand il ne pleuvait pas ) et … les FRITES ( quoi qu’il arrive ) ! Comme pour rappeler à nous autres, enfants issus de l’immigration polonaise, quelle terre nous accueillait.

Vous vous souvenez de la mystérieuse « roulotte » à l’entrée du parc, qui dominait le champ d’appel ?  D’abord, elle intriguait, surtout les nouveaux arrivants. Mais au retour de la messe, dès l’instant où l’auvent s’est mis à se lever – et, avec lui, le secret – on savait : c’était … une FRITERIE ! Le maître des lieux – sans doute le seul à en posséder la clé – c’était Franek Bujanowski, un homme affable à l’accent truculent ( roulant les « r » et ignorant les nasales ).

Pour lui, faire des frites, ce n’était pas une corvée, même pas une tâche, c’était une véritable passion. Heureusement ( pour nous ), car préparer des frites pour un bataillon, affamé par l’effort de chanter à tue-tête dans une église, relevait d’une gageure. Au point qu’il se voyait systématiquement contraint de faire appel à des commis pour venir à bout de la mission dont il s’est investi.

Un jour – j’ai dû avoir 10 ans, ma connaissance du français se limitait au b.a.-ba … mais, très vite, j’allais faire des progrès fulgurants – je me suis porté volontaire, avec un autre Limbourgeois, l’un des jumeaux Nowicki, Eric ou Eddy, je ne me rappelle plus. On allait enfin percer le secret du grand maître-friteur, de son antre sacré et de ses frites millimétrées.

Monsieur Bujanowski nous a installés au coupe-frites, un grand ustensile professionnel disposant d’une presse à levier et d’une grille pour tailler la patate. Eddy – ou était-ce Eric ? – posait la patate sur la grille tranchante, moi, j’actionnais la poignée et, ô miracle, les patates se transformaient en parfaits bâtonnets, tous calibrés 8,5 x 8,5 mm. Monsieur Bujanowski exprimait son approbation en nous lançant de temps à autre un gentil « dous-ma ».

C’est là que les choses dans la friterie ont commencé à se corser. Tentait-il de nous parler en néerlandais, voulait-il dire « doe ma ! » ( vas-y ) ? Ou m’apostrophait-il en polonais ( « duś » = appuie) ? Ou était-ce un savant mélange des deux langues ? En tout cas, pour moi, il n’y avait pas l’ombre d’un doute : il fallait accélérer la cadence, une centaine de petits gourmands n’allaient pas tarder à réclamer leur récompense. J’y allais de plus en plus vite. Pan Bujanowski insistait : « DOUS-MA, DOUS-MA ! », confirmant par là que notre tandem était sur la bonne voie. Parfaitement huilé et synchro – tchique-tchaque, tchique-tchaque – on continuait donc à un rythme effréné, transpirant comme des bœufs dans cette cabane chauffée à blanc, mais heureux d’être à la hauteur des exigences du chef.

Et puis, au moment où je contemplais – non sans un regard empreint d’autosatisfaction – le panier se remplissant à vue d’œil … un cri strident transperça l’air moite de la roulotte, amplifié par les parois de la structure métallique. Eric / Eddy s’est retourné en tenant sa main, est sorti et s’est précipité vers l’infirmerie ( Eveline ? ), me laissant seul face à mon maître interloqué : « Bon sang ( c’était le cas de le dire ! ), je n’arrête pas de répéter : DOU-CE-MENT !!! ».

Difficile d’évaluer la gravité de la blessure d’Eddy / Eric. Jusqu’à la fin des vacances, sa main est restée cachée sous un gigantesque pansement ( bravo, Eveline ! ). Quoi qu’il en soit, je peux vous rassurer que, même si jamais un ( bout du ) doigt est parti dans le panier des frites, il a dû parfaitement se confondre avec la masse des patates coupées, je n’en ai retrouvé aucune trace.

De toute façon, peu importe, personne ne s’est plaint de la qualité des frites. Comme à l’accoutumée, l’œuvre de pan Bujanowski a été unanimement admirée et acclamée par l’ensemble des enfants. Même par Eric … ou était-ce finalement Eddy … ? Bon sang, décidément, je ne le saurai jamais.

À moins que … S’il vous arrive de les croiser et de leur serrer la main, d’abord, faites-leur un grand bonjour de ma part. Puis, vérifiez quand même … à qui il manque un bout … juste pour avoir le cœur net. Tenez-moi au jus !

20/02/2017 – Piotr Rozenski

0676
0676 : COMBLAIN-LA-TOUR : Ah, les frites : ( ? ) ; Zygmunt Mielcarek ; Marie-Thérèse Mielcarek ; Zbigniew Blaszka ; Raymond Mielcarek ( collection Zdzisław Blaszka ).
0677
0677 : COMBLAIN-LA-TOUR : Le repos après l’effort : Jean Dziewiacien et Martha Sladecka ( mes parents ) ; Madame et Monsieur Franek Bujanowski.
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0678 : COMBLAIN-LA-TOUR : La friterie.
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0679 : COMBLAIN-LA-TOUR : Dans le parc, un dimanche de visite des parents : Daniel Pietka ; Jean-Pierre Dziewiacien ; Erik Nowicki ; Betty Nowicki.
0680
0680 : COMBLAIN-LA-TOUR : Dans le parc, un dimanche de visite des parents : Daniel Pietka ; Jean-Pierre Dziewiacien ; Erik Nowicki ; Annie Nowicki ; Mr Nowicki.
0681
0681 : COMBLAIN-LA-TOUR : Dans le parc, un dimanche de visite des parents : Accroupis : Piotr Rozenski ; Marek Ordutowski ; Debout : Jef Rozenski ; Jozek Pachel.

 

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