0050 – Les inondations de 1980

Par Piotr Rozenski :

On associe les colonies de Comblain au beau temps. Qui ne se souvient pas des étés ensoleillés, voire arides de 1976, 1977… De l’Ourthe il ne restait que des galets, on la traversait à pied… sans se mouiller.

Les batailles d’eau allaient bon train. Pan Jan a dû s’arracher les cheveux ou s’étouffer en recevant les factures.

En revanche, le mois de juillet 1980 était franchement pourri. Il ne faisait que pleuvoir, du matin au soir.

La seule chose qui changeait, c’était l’intensité : bruine, crachin, averse, orage… mais le plus souvent, il pleuvait tout simplement des cordes.

C’était l’année 2 du nouveau directeur, Ks. Ryszard Nouveau directeur, nouveau style. Il avait décidé de rebaptiser tous les moniteurs, sa créativité n’avait pas de bornes. Heniu Zapalowski s’est vu attribuer le sobriquet « Boris », ma sœur Elisabeth était devenue « Gina », Eddy Kaminski s’appelait dorénavant « Colonel »… Chacun pourra compléter la liste. Quant à moi, il s’est imaginé « Christophe ». Au début, on ne comprenait pas trop, voire, cela nous agaçait. Alors, le père Ryszard prenait le soin de nous expliquer que les noms n’étaient pas choisis par hasard, qu’il suffisait de déchiffrer l’étymologie…

Christophe vient du grec « Christo-phore » : celui qui porte l’enfant divin. Petit à petit on s’est laissé prendre au jeu et on a fini par s’apostropher mutuellement par les nouveaux prénoms.

Alors, il pleuvait. La salle à manger et le local de ping-pong étaient devenus les derniers refuges, ils ne désemplissaient pas. Le match de foot ( voir photo 158 ) s’est transformé en bataille de boue, on s’enfonçait dans le terrain jusqu’aux chevilles. Les vêtements n’arrivaient plus à sécher et après quelques jours les chambres commençaient à sentir l’humidité, puis la moisissure. Je vous laisse imaginer la situation en semaine 3.

Après le cinquantième match de ping-pong et la centième partie d’échecs, on ne tenait plus en place.

La promiscuité commençait à peser et le lendemain on a décidé de partir… pour Aywaille… sous la pluie ( avec Heniu, on avait réussi à dénicher des cartes topographiques militaires. C’était pour nous l’occasion de découvrir de nouveaux sentiers dans les environs, restés inconnus jusque-là ). On a renouvelé encore deux fois l’exploit, à chaque fois le groupe gonflait. Les filles ont fini par nous accompagner.

Mais ce qui gonflait, c’était surtout l’Ourthe, à vue d’œil. Plus personne ne tentait de traverser la rivière à pied, on faisait sagement le détour par le pont.

Puis est arrivé le jour fatidique. À l’aube on s’est fait réveiller par des pompiers. En descendant on s’est vite aperçu qu’ils ne rigolaient pas. La rivière était sortie de son lit ( elle aussi ! ) et l’eau arrivait au seuil de la porte du bâtiment des garçons. Les moniteurs ont réuni tout le monde dans le réfectoire pour un dernier déjeuner que Mr. Bardo et les femmes de cuisine avaient concocté avec les moyens du bord, car le boulanger n’avait pu livrer le pain.

On a mangé en silence, à moitié endormis, quand quelqu’un a remarqué qu’on n’avait pas commencé la journée comme d’habitude, par l’appel, et qu’on avait oublié de hisser le drapeau. Ce qui n’était sans doute pas arrivé depuis le début des colonies ! Il y avait une bonne raison à cela : le terrain de volley était complètement inondé. Deux héros  – Ryszard Chwoszcz et Freddy Motala ( ? ) – se sont portés volontaires et, sous les encouragements des enfants, ils ont traversé le terrain jusqu’au mât, tenant le drapeau au-dessus de la tête. L’eau montait jusqu’à la poitrine.

Le déjeuner à peine terminé, les pompiers nous ont conseillé de quitter les lieux au plus vite possible. De tous les côtés le bâtiment était entouré d’eau, les rues du village s’étaient transformées en lacs. La seule issue vers la gare menait par le talus du train. Encore fallait-il y accéder. Pas le temps de tergiverser. Les moniteurs ont attrapé les enfants et les ont portés, un à un, sur leur dos jusqu’au chemin de fer, en traversant l’eau.

C’est à cet instant même que j’ai compris toute la signification du sobriquet que le père Ryszard m’avait réservé…

Une fois les enfants sains et saufs – une centaine en tout – c’était le tour aux… monitrices d’être évacuées. J’avais bien l’impression que les moniteurs ne sentaient plus la fatigue en les portant dans leurs bras…

La colonne s’est dirigée vers la gare en suivant les rails. Bizarrement, tout cela n’avait rien d’une débandade ou d’un mouvement de panique. Tout se déroulait dans une ambiance bon enfant ( c’est le cas de le dire ), d’aucuns avaient même entonné des chansons. C’est cela sans doute l’insouciance de la jeunesse.

Je n’ai pas eu le temps de me changer, je suis monté dans le train, le pantalon, les chaussettes et les baskets mouillés. Le temps d’arriver chez moi, ils ont eu le temps de sécher mais sentaient toujours l’Ourthe.

Le pire, c’est qu’on n’a pas vraiment eu le temps, comme à l’accoutumée, de se préparer en douceur à l’au revoir, de consoler les filles sur le quai de la gare, de chanter une dernière chanson. On a juste pris la décision qu’on ne se laisserait pas voler si facilement ces derniers jours ensemble et on s’est donné rendez-vous quelques jours plus tard à Tertre et Hensies : ma sœur Elisabeth, Michel Lagocki, Michel Konarski, Freddy Motala et d’autres dont je ne me souviens plus les noms.

Aussi étrange que cela puisse paraître, il faisait beau et chaud. L’eau commençait à nous manquer. En visitant le château de Beloeil, on s’est payé un tour de barque sur le lac. Le temps était idéal pour sillonner les champs à vélo.

Je me rappelle qu’on voyait constamment de loin l’espèce d’œuvre d’art plantée au poste frontalier d’Hensies. Freddy m’a expliqué que c’étaient en fait deux mains qui se serrent, que c’était le symbole de l’amitié.

Aujourd’hui, il m’arrive de temps à autre de passer la frontière à Hensies, en voiture. Et à chaque fois, en voyant ce monument, un sourire apparaît sur mes lèvres.

29/02/2016 – Piotr Rozenski

PS : Dans un premier temps, nous avions pensé que cet épisode s’était produit en 1981. Des faits récemment redécouverts nous amènent à la conclusion qu’il s’agissait bien de 1980. Désolé pour cette confusion.

JP Dz – 20/05/2017

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0263 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Parc.
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0264 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0265 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0266 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Place du Wez.
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0267 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Place du Wez.
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0268 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue des Ecoles.
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0269 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Place du Wez.
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0270 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0271 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0272 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0273 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0274 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations : Rue du Vicinal.
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0275 : COMBLAIN-LA-TOUR – 1980 : Les inondations.

 

 

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